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Les vigiles sont las

Les situations devenues incongrues d’un plan

mercredi 23 décembre 2015, par jules

Depuis les attentats du 13 novembre 2015 et la déclaration de l’état d’urgence, on nous a déclaré qu’une profession ne connaissait pas la crise : vigile. Ils ont en effet été recrutés en masse et disséminés un peu partout au service des entreprises privés paranoïaques. C’est ainsi que l’on peut en rencontrer par exemple aux entrées des galeries marchandes des supermarchés.
Mais leur situation n’est sans doute pas aussi brillante que l’on voudrait bien nous le faire croire : ils sont las, les yeux défaits de la fatigue qui leur pèse. Ils demandent par exemple d’ouvrir les sacs, même à ces Dames qui, bien entendu, s’exécutent ; mais si la rechigne n’est pas de mise l’engouement ne l’est pas franchement non plus. Et sans cesse répéter toujours les mêmes choses pendant des heures : "Bonjour, vous pouvez ouvrir votre sac s’il vous plait ?" puis "Merci" en y ayant à peine jeté un coup d’œil, à être là pour être là sans même parvenir à voir le plus petit terroriste qui briserait un peu la routine et leur donnerais une raison d’exister autre qu’une paye minable ils sont las vous dis-je. Pas top pour une profession où il est demandé vigilance...

Mais le voici peut-être qui arrive. Il pénètre la galerie marchande avec un gros sac à dos qui semble plein et lourd ce qui est, reconnaissons-le tout de même, un peu inhabituel en ce lieu, les clients ayant généralement tendances à faire le contraire : quitter la galerie avec de gros sacs plutôt que de rentrer avec et alors qu’à ce moment personne ne les fouille en vue de protéger le monde extérieur, mais bon cela n’est qu’une parenthèse. Bref : lui rentre avec un gros sac plein et lourd !
Il semble un peu en décalage avec toute cette agitation, il n’a pas l’air de savoir ; savoir quoi d’abord ?
Il ne semble pas perdu pour autant ; pas déterminé, pas pressé, plutôt un peu étranger à tout cela. Pas concerné. Il avance.
Il jette un regard au vigile qui lui fait face avant de le dépasser, sans mépris ni haine. Mais le vigile a un travail : faire ouvrir les sacs. Un peu à l’écart au loin mais avec les yeux vissés sur lui il semble avoir plus ou moins un collègue qui est sans doute un peu plus ou moins son chef, d’autres sans doute derrière les caméras, même s’il n’en a pas franchement envie vue la taille du sac, l’allure sympathique mais caractérielle susceptible de créer des ennuis du chaland qui le porte, il se doit de faire son travail et donc de la contrôler ; alors il lui fait un signe, presque timidement, avec la lassitude de celui qui sent le gros boulot. Le gars aperçoit le signe. "Puis-je voir votre sac s’il vous plait ?" demande alors poliment et presque timidement le vigile. Le temps de comprendre notre porteur souris : "Ah, mon sac ? C’est du pétrole !" puis il sort une note de sa poche. Le vigile semble surpris, mais pas tant plus. "Du pétrole ??" demande-t-il pour bien s’assurer "Oui !" fait le gars "Du pétrole pour le chauffage. Un bidon de 20 litres. Le même qui se vend dans le supermarché ici, mais je le prends ailleurs parce qu’ici il est plus cher." et de bien montrer sa note. Le vigile la prends mollement en main, la regarde machinalement (puisqu’elle est à l’envers !) fait semblant d’opérer une courte réflexion histoire de bien montrer aux collègues qu’il travaille (lui, au moins !) : ce client ne semble pas dans une situation si anormale que cela. Il joue le franc jeu de celui qui est sûr d’être dans son droit, déterminé à affronter toute situation anormale. Il regarde en face et souris même, n’a pas l’air d’avoir quelque chose à cacher, et même si le personnage semble un peu en décalage avec les préceptes qui lui ont été énoncés il n’a rien à lui reprocher ; et même irait-on jusqu’à dire qu’ayant brisé un peu la routine il éprouve presque un peu de sympathie. Et puis les copains ont bien vu qu’il avait fait son travail, alors après une fraction de minute il lui rends son ticket et le laisse passer sans même que le sac ait été ouvert avec un sourire contenu. Notre porteur le remercie et poursuit son chemin.

Parvenu à l’entrée du magasin notre client se rends à la caisse centrale pour y déposer son sac puisqu’en théorie il n’est pas possible de rentrer avec un gros sac plein et qu’il faut le déposer : "Pourriez-vous me garder mon sac s’il vous plait ?" mais la réponse cingle : "Ah non ! on n’a plus le droit de garder quoi que ce soit ici !" Le gars : "Mais c’est un bidon de pétrole, le même que vous vendez ici ?" La caissière "Voyez avec le vigile, là".
Il y a en effet un autre vigile à l’entrée du magasin. Lui son travail c’est de poser des colliers en plastique blanc afin de sceller les sacs personnel des client(e)s avant de les laisser rentrer. Il dispose aussi sur une petite banque devant lui d’une emballeuse de vêtements de type pressing pour pouvoir glisser dans de grands sacs en plastique blanc aussi les plus petits sacs personnel avec trop de poches qu’il ne pourrait sceller complètement et referme ce grand sac blanc toujours à l’aide d’un de ses petits colliers en plastique blanc. Il y eu autrefois un vigile à cet endroit qui faisait cela pour essayer de lutter contre les vols. Il faisait déposer les gros sacs pleins à la caisse centrales et scellait les autres lorsqu’ils n’étaient pas trop petits ; mais ces mesures avaient finalement été abandonnées. Les voici à présent revenues, avec en plus cette fois-ci le scellage de tous les sacs, des plus gros aux plus petits, y compris ceux des Dames, sans doute pour empêcher un ou une éventuel(le) terroriste de déposer sa bombe dans le magasin, ou peut-être juste pour faire augmenter gratuitement la pression générale et faire rouler la politique de la peur, bref : notre porteur de pétrole se présente à ce deuxième vigile.
Sans doute sous les ordres de son chef - "Vazy, suis-le çui-là avec son gros sac-là, vas savoir ce qu’y cherche à faire !" - le premier vigile a suivi de loin. Même chargé d’un produit commercial vendu sur place notre porteur, en l’absence de tout suspect, l’est fatalement ! À ce moment précis la machine à fabriquer les terroristes est bien en place et en marche...

Pas forcement convaincu du bien-fondé de l’ordre qu’il a reçu mais quand même histoire de rompre la monotonie de son travail de planton ce premier vigile achève de se rapprocher alors que notre porteur de sac s’adresse au deuxième vigile : "Je dois vous laisser mon sac s’il vous plait ?" le vigile "Euu non vous rentrez avec. Y’a quoi dedans ?" "Du pétrole." Yeux révulsés et mine épouvantée du vigile : "Du pétrole ?? Ah non vous ne pouvez pas rentrer avec ça !" Le gars : "Mais c’est du pétrole ! C’est un bidon de 20 litres pour le chauffage". Il ôte une bretelle de son lourd sac, le dépose au sol, l’ouvre pour montrer le bidon, et rajoute : "C’est le même que vous vendez ici. C’est un produit. Je le prends juste ailleurs parce qu’ici il est trop cher." puis il enfonce le clou en désignant le premier vigile : "Votre collègue m’a déjà contrôlé, regardez la note." Patatrac les ennuis déboulent pour notre pauvre vigile dont les yeux sont au moins aussi rouges que ceux du premier. Entre temps plusieurs personnes se sont rapprochées, dont semble-t-il un peu des huiles.
Le vigile grommelle : "Sgroumbleu romleu-mleu je peux pas vous laisser rentrer avec ça !" le gars : "C’est un produit. Vous vendez le même à l’intérieur !" Le vigile : "Oui mais moi je peux pas vous laisser rentrer avec ça moi ?" le gars "Ah ! Bon bah tant pis ça fait rien je vais faire mes courses ailleurs.".
Il y a frémissement d’une des huiles : les mesures sécuritaires sont obligatoires parce que ça a été dit à la télé, mais il ne faudrait pas que ça empêche les clients d’acheter, surtout en période de Noël ! Il fait un petit signe discret au vigile, quelque chose comme : "je suis là, je te vois, il faut trouver une solution"
Le vigile regarde nonchalamment partout autour, ailleurs, avec des yeux effarés histoire de faire au moins semblant de réfléchir un peu, coincé qu’il est entre le chef de son entreprise de gardiennage et le chef de l’entreprise commerçante client, complètement banané en pleine contradiction. Alors il sort son téléphone portable de son étuis ceinture, appuie sur un bouton, porte l’appareil à son oreille, et parle : "Oui j’ai un Monsieur qui se présente avec un bidon de pétrole du magasin dans son sac à dos. Il veut rentrer. Il en veut un autre." Rire intérieur contenu du gars au sac à dos "je fais quoi ?" achève par dire le vigile. Il y a un silence le temps que ça fasse là encore semblant de réfléchir derrière, puis la réponse tombe : "Bien ! D’accord !". Le vigile coupe son téléphone, puis déclare : "Bon vous laissez le sac ici. Mais vous restez pas trop longtemps à l’intérieur." "Bien sûr !" répond le gars "Merci." rajoute-t-il avec un large sourire laconique. Le premier vigile ainsi que les quelques huiles qui s’étaient approchées s’éloignent et disparaissent comme des ombres.

Une fois ses quelques courses terminées et ses achats payés notre client reviens à son sac. Sous ces néons destinés à mettre les articles en valeur & une belle couleur aux fruits et légumes, le vigile a la mine complètement décomposée du fruit ou du légume complètement ratatiné, les yeux outrancièrement rouges, l’air d’en avoir trop marre et de vouloir qu’enfin la journée s’achève ; mais il est à peine 19h00, et le magasin ferme à 22h00. En cette période de fêtes les remplacements doivent être délicats, et avec ça il y a un monde fou. Si ça se trouve il est là depuis le matin, n’a pas vu le soleil de la journée ; et avec ça toutes les heures qu’il effectue ne lui seront peut-être pas forcement payés. Tout cela peut-on lire sur son visage.
On voit qu’il aurait bigrement envie de s’affaler sur ce qui lui sert de banque, malheureusement il ne le peut pas, d’abord parce qu’il doit se tenir devant la clientèle, ensuite parce que sa micro-banque est encombrée de choses dont l’emballeuse de vêtements type pressing qui prends presque toute la place, sa pince à desceller, le sachet de lien, sa bouteille d’eau... ne lui permet qu’à peine d’y poser les mains.
Leurs regards se croisent alors que notre client arrive les bras chargés de ses courses qu’il s’empresse de glisser dans son sac par dessus le bison de pétrole. Il referme le sac, attrape une bride, et le halle sur son dos. Puis il remercie le vigile, sourire des deux, bonsoir poli et réciproque, ce vigile semble vraiment très, très las. Notre chaland s’estompe.

Il repasse à coté du premier vigile, celui qui l’avait accueillis et qui a repris sa place de piquet. Comme il lui tourne le dos il ne l’observe donc pas, mais il en a eu le temps en entrant, ses yeux explosés, sans doute la sale lumière des néons commerciaux et l’excès de RedBull®, sa mine décomposée, et dans le reflet de la porte vitrée pour sortir il a le temps de voir qu’il n’a vraiment rien à envier à son collègue, même si sa situation à lui semble à peine mieux...

Les vigiles sont las d’être là, là d’être las, ou peut-être juste las d’être las.

Et c’est dangereux. Tolère-t-on d’un routier, d’un pilote d’avion, d’un conducteur de machine dangereuse des états de fatigue avancés ? Non, on ne le tolère pas. On ne le tolère pas parce qu’il y a un problème humain derrière. Pourquoi va-t-on jusqu’à quasiment l’imposer à des personnes censées garantir notre propre sécurité au travers d’une vigilance qui ne sais pleinement s’exercer qu’au travers d’un état de repos correct ?
Chercherait-on tout au contraire à envenimer jusqu’à rendre dangereuse une situation devenue incertaine ? Ne cherche-t-on pas là crédit existentiel au travers de dérapages sécuritaires en l’absence de terroristes qui n’en brillent que de cela (leur absence) ?

Absence encore le respect de la réglementation par les entreprises de gardiennage et les mesure de contrôle destinées à les faire appliquer. Nous devons réclamer à tout prix la fin cet état d’urgence qui :

  • expose les personnes à des risques de dérapage sécuritaire,
  • financent et font prospérer des milices,
  • monte les communautés les unes contre les autres dans l’adversité,
  • augmente la tension sociale globale,
  • fait progresser
    sous peine de mettre complètement à bas une collectivité blessée et fragilisée.

La lassitude des vigiles est réellement un signe qui devrait nous alerter !

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